Le cercle des irréductibles lexicophiles, ou comment les traducteurs créatifs s’obstinent…

6 sept

Certains diraient qu’ils sont fous, ces traducteurs, d’autres qu’ils font preuve d’un professionnalisme exemplaire. Alors que le grand public perçoit souvent la traduction comme un métier en voie de disparition vu le développement de technologies en « équations interlinguales » (ou officiellement, Traduction automatique…), une centaine de traducteurs français-anglais dévoués se sont réunis du 18 au 22 août au Québec pour perfectionner leurs compétences langagières lors de la conférence « On traduit dans l’Estrie » organisée par Anglocom. Pour ces professionnels insatiables, quelle est la recette d’une conférence réussie ?

Les traducteurs s’amusent en croisière…

Le premier ingrédient est bien sûr un cadre idyllique, favorable au remue-méninges la journée et aux échanges autour d’un bon repas au déjeuner (ou « dîner »… Il faut savoir s’adapter à l’exactitude du français québécois, puisqu’on ne peut manifestement rompre le jeûne qu’une seule fois) et au dîner (ou « souper »). L’Estrie est une région montagneuse, entrecoupée de rivières et du lac Memphrémagog majestueux  que nous avons pu découvrir lors d’un souper-croisière. La villégiature de l’Estrimont offre un cadre paisible avec piscine, sauna, jacuzzis extérieurs en pleine nature ; rien de tel qu’un bon bain bouillonnant pour se délasser (mais attention de ne pas s’éterniser au risque de laisser s’évaporer les informations apprises…).

Souper-croisière sur le lac Memphrémagog

Le deuxième ingrédient pour satisfaire cette faim : des conférenciers intéressants, expérimentés et divertissants qui font passer huit heures de présentations comme une lettre à la poste. Comment ?

Présentation de François Lavallée

Avec des notes d’humour sur le nombre trop important de seins (non, pas les nombreuses villes saintes du Québec, mais bien « sein ») avec la traduction systématique de « within » par « au sein de » sans aucune retenue (ce qui est tout de même choquant…). En nous interpellant avec des mots d’action forts qui font de la traduction un art martial (et de ce fait ces méthodes sont à tout jamais gravées dans nos mémoires) comme « sabrer » (ça fait mal !), « scinder » (ça passe ou ça casse…), « compacter », « substantiver »,  « croiser », « oser/ faire preuve d’audace », « supprimer », « remettre en place ». Au moyen de méthodes de traduction pratiques et académiques, tirées aussi bien d’une expérience dans le monde du commerce avec une reconversion « sur le tas » vers la traduction, que de l’enseignement de la traduction à l’université. Et surtout, en démontrant ces méthodes avec des exemples concrets, ce qui permet vraiment d’internaliser les procédés et approches variées de chaque expert en la matière.

Audience du volet anglais > français

Le troisième ingrédient paraitra peut-être négligeable. Pourtant, il est impossible de travailler et d’apprendre de manière interactive avec un grand groupe. Le nombre de participants pour chaque volet (moins de 80 si je ne m’abuse) est idéal pour permettre une atmosphère professionnelle, mais aussi amicale, une participation active de chacun (en petits groupes ou directement avec des séances de questions/réponses) et une ébullition d’idées guidée par nos orateurs. Ce format permet aussi d’apprendre à connaître ses collègues après chaque séance ou lors des pauses-santé, ou de continuer les débats et les discussions sur le thème abordé (voire de s’obstiner sur une méthode ou sur les différences régionales souvent amusantes entre le Québec et l’Europe par exemple).

On laisse mijoter le tout à feu doux pendant deux à trois jours et on obtient des traducteurs avertis, et prêts à affronter le quotidien avec une nouvelle énergie, forts du courage et de l’audace des irréductibles Gaulois. Cette « potion magique » est donc à conserver et à refaire dans un ou deux ans ; les meilleurs plats sont encore plus appréciés quand ils sont délectés lors de rares occasions qui correspondent aussi à un temps de retrouvailles et d’escapade du travail isolé et parfois ingrat du traducteur. Au quotidien, il est seul face aux obstacles du métier ; lors d’une conférence comme celle-ci, il est encouragé par ses pairs et reçoit l’assurance qu’il n’est pas fou de se poser tant de questions et de mettre en doute chaque article, adverbe, préposition. Il fait simplement preuve de la rigueur, du perfectionnisme et de l’assiduité exigés par la profession du traducteur. –

Vue du port

Quelques points forts du programme « On traduit dans l’Estrie » vers le français :

  • Traduel ou traduo? Une formidable occasion de perfectionnement! (François Lavallée et Dominique Jonkers)
    « Au moment de juger une bonne traduction, ne vous demandez pas s’il s’agit d’une traduction de qualité, mais plutôt s’il s’agit d’une bonne communication. »
  • La créativité bridée (Réal Paquette)
    « Le discours publicitaire est différent de la manière d’aborder un texte financier, ce qui est difficile car nous sommes des gens de mots. La publicité doit être adaptée (ou « tradaptée »), on doit décoder les mots et comprendre les éléments iconiques. »
  • La boîte à astuces du traducteur (Dominique Jonkers)
    L’art du traducteur consiste à restituer les idées au-delà des mots. Souvent, il consiste même à oser trahir les mots pour éviter justement de trahir les idées.
    « En imposant la discipline de concision maximale, on améliore le texte. »
  • Le grand art des petits mots (François Lavallée)
    C’est dans les détails qu’on reconnaît le maître. Le traducteur qui ne porte pas attention à la traduction des petits mots (en particulier les prépositions) risque de tomber dans toutes sortes de pièges courants qui auront pour effet de faire perdre de la fluidité au texte et d’endormir le lecteur, voire de créer des glissements ou des faux-sens.
    « Ne pas abuser de locutions. Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple… ex. à l’aide de… = avec, mais attention aux impropriétés par rapport au « with » anglais »
  • La chasse aux trésors… et aux bévues (Rachel Martinez)
    Analyse de bons et mauvais exemples de traductions littéraires sous l’angle du style, de l’efficacité et du respect de l’intention de l’auteur… il fallait y être…
  • Le grand art des petits mots (François Lavallée)
    « La préposition se rattache souvent au nom en anglais, et normalement au verbe en français. »
  • Ouvrez, ouvrez la… boîte à astuces (Dominique Jonkers)
    Tout outil nécessite un peu de pratique, tout instrument demande des gammes. Mise en application en direct des principes appris dans la séance précédente… là aussi, il fallait y être.
  • La créativité débridée (Réal Paquette)
    Exercice pratique de tradaptation d’une publicité pour le Costa Rica.

4 Réponses to “Le cercle des irréductibles lexicophiles, ou comment les traducteurs créatifs s’obstinent…”

  1. Jonathan septembre 6, 2012 at 14:31 #

    As a translator, I am informed of many professional conferences but I hardly attend any of them. Consequently, Nadia’s descriptions, like the one published today, are doubly beneficial. Reading it from the comfort of my chair, I felt as if I had participated in the Quebec activities myself, thanks to the skillful blending of travel and translation. A real translationlogue, if I may coin a « mot de valise » (or, as we say in English, a portmanteau word, itself obviously derived from French.) Keep traveling, Nadia, and keep us informed.

    • FrenchNad septembre 6, 2012 at 14:43 #

      Thanks Jonathan! I thought it was really worth being at these workshops and learning from the experts. I feel the insights and knowledge I gained from the conference are really helping me to become a better translator.
      The only other conference I am attending this year is at the end of September with ATA’s Atlanta chapter, as I am not planning to attend the ATA Annual Conference until 2013 in Miami… Will keep you informed ;-)

  2. Nicolas Coyer septembre 24, 2012 at 10:39 #

    C’est toujours un plaisir de rencontrer quelque 90 esprits aussi brillants et de voir comment chacun/e aborde un point particulier de traduction. Malgré les nombreux obstacles qui se dressent devant lui/elle (original obscur, auteur non anglophone, faux-amis, etc.), l’irréductible traducteur/traductrice, toujours au service de ses lecteurs, ne s’estime satisfait/e qu’après avoir livré un texte limpide et cohérent.

    • FrenchNad septembre 24, 2012 at 11:58 #

      Merci de ton commentaire, Nicolas. Tout à fait, c’était vraiment une conférence stimulante!
      Ce fût en tout cas un plaisir de faire connaissance. Au plaisir de rester en contact!

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